Au poste de vigie.

Dans ce temps après la Pâque, la liturgie nous fait lire l’Apocalypse. L’auteur, déporté et échoué à Patmos - déjà la Méditerranée !-, contemple l’Eglise de son temps. Elle est pourchassée par le pouvoir impérial et affaiblie par des dissensions internes graves. Dans l’épreuve de l’exil, il cherche à voir ce qui « doit arriver bientôt ». C’était, déjà, la tâche des grands prophètes de la déportation à Babylone et contrairement à toute attente Isaïe ne veut plus compter sur le passé :  « Ne vous souvenez pas d’autrefois, ne songez plus aux choses anciennes. Voici que je vais faire du nouveau qui déjà paraît, ne l’apercevez-vous pas ? » Is 43,19. Au creux de l’épreuve actuelle, le visionnaire de Patmos  et celui du « Trois fois Saint »  nous invitent à la nouveauté. Quant aux Actes des Apôtres, ils viennent opportunément réveiller la mémoire de la première annonce à la fois bonne et nouvelle.

Le panorama.
Des valeurs affichées.

Cet impératif de voir large et loin, n’empêche pas de porter un regard lucide sur la situation actuelle de l’Eglise de France à partir d’un territoire particulier.
Il nous faut d’abord reconnaître que la majorité de nos contemporains adorent une trinité qui a pour noms : le bien-être individuel, le profit sous toutes  ses formes et l’opinion publique devant laquelle on plie le genou. Ces dieux se déclinent sous toutes les appellations ; ils donnent l’énergie et l’envie de vivre comme ils sont le prétexte de tous les esclavages. Ils ne sont pas à jeter à priori aux enfers car ils nous disent quelque chose du désir de l’homme et de la réussite à laquelle il aspire. Cette religion adoptée par le plus grand nombre n’empêche pas de croire à « certaines valeurs » dont plusieurs sont issues du christianisme, si l’on est assez honnête pour le reconnaître. Depuis la publication de  « Laudato Si », il existe même des courants écologistes qui relisent le livre de la Genèse avec un autre œil ! Ainsi, tout en revendiquant une incroyance pratique, peut-on se dire « culturellement chrétien », surtout si l’on appartient à la génération antérieure aux années 70.

Une croyance résiduelle.

Parmi tous les adorateurs de cette trinité, beaucoup se disent « croyants » en quelque chose ou quelqu’un d’autre. Se dire « croyant » aujourd’hui ne suscite pas la dérision et le mépris, comme il était de coutume lorsqu’un marxisme larvé imprégnait les esprits. Cette « croyance », déclarée sans fausse pudeur, prend toutes les couleurs de l’arc en ciel religieux. Le Dieu auquel on se réfère se confond avec une puissance anonyme qui dépasse le pouvoir de l’homme et à laquelle on recourt lorsqu’on se sent dépassé par les évènements.

Dans la Laïcité de l’Etat.

D’autres croyants se réfèrent à un Dieu bien déterminé. Musulmans, Juifs, adeptes de religions orientales et autres chrétiens essaient de trouver leur place dans un Etat Français officiellement laïque. Mais la référence en matière de relations entre le politique et le religieux reste celle qui s’est instaurée avec l’Eglise catholique.


La communauté catholique.

Elle semble être traversée par deux options. L’une est tentée par la sélection rigoureuse, l’autre par l’admission sur la base d’un minimum requis. Héritière d’une société majoritairement chrétienne en apparence, la génération du Concile s’est épuisée à vouloir évangéliser et ceux du dedans et ceux du dehors. Résultat : une grande masse d’indifférents, une frange de sympathisants qui conservent une image favorable et un noyau de pratiquants plus ou moins épisodiques. Mais au vu des antécédents sociaux et culturels, on facilite autant que faire se peut, l’admission de ces « intermittents » des fêtes rituelles. Les sondages ont d’ailleurs élargi le terme de « pratiquant » à une fréquentation plus épisodique que celle de la messe du dimanche.  Les campagnes, réputées pour leur attachement à la Foi des ancêtres, voient se développer chez elles une sorte de conservation patrimoniale de quelques rites détachés d’un Credo que l’on a de la peine à murmurer. Le risque se profile d’une dissolution générale, à court terme, dans un « droitdel’hommisme » devenu la religion des bien-pensants modernes.
Au vu de la désertion des églises, l’autre option choisit de favoriser l’émergence de baptisés « purs-bio » répondant à toutes les normes d’un catholicisme dûment estampillé. Finies les préparations aux sacrements jugées par trop légères, les cérémonies qui adaptaient le rite aux circonstances, les initiatives des laïcs qui ne portent pas le label du curé ! Finies les compromissions avec un monde dont le péché est désormais clairement désigné !Une Eglise de catholiques visible, bien cadrée dans ses options, « droite dans ses baskets », rebâtie à l’identique de celle d’un pays de chrétienté, sera plus attirante pour tous ceux qui sont en quête d’une spiritualité  sans concession faite aux valeurs séculières. Les effets de ce choix se font déjà sentir dans des communautés chaleureuses, plus jeunes, n’hésitant pas à afficher leurs convictions sur les places publiques et à inventer de nouveaux services aux plus démunis. Comme on pouvait s’y attendre, cette nouvelle posture suscite des oppositions et des réprobations tout aussi nettes et sans nuances. Ce durcissement ne risque-t-il pas de favoriser une sélection de plus en plus rigoureuse et un  repli  identitaire encore plus marqué ?
Ainsi, deux Eglises coexistent tant bien que mal. Celle des « intermittents », plus accessible mais plus molle; et celle des « purs »,  plus élitiste et plus sélectionnée. 
Ni l’une, ni l’autre n’ont d’avenir pour la simple raison que  le monde de référence de l’une comme de l’autre n’existe plus. L’une vivait sur les braises d’une vieille chrétienté que le Concile avait justement ravivées. L’autre rêve d’un retour à une chrétienté « relookée » comme si la terre était déjà le cadre du Royaume de Dieu. Certes, il nous a été promis mais nous n’en sommes que des veilleurs, à l’affut des signes de son approche, et tout au plus, les initiateurs de timides esquisses.

C’est pourquoi il nous faut, plus que jamais, comme Isaïe et le Jean de l’Apocalypse être des guetteurs de l’aube.

Réparer, reconstruire ou régénérer ?

Au chevet de Notre-Dame carbonisée, les experts en restauration patrimoniale, en architecture dite sacrée et en  monuments mémoriels nationaux
commencent à rassembler leurs troupes pour entamer la bataille de l’identique ou du simili vrai.
Il en est de même quand on parle de reconstruire l’Eglise des hommes. La tentation est grande  d’attiser les querelles entre les tenants de la vraie tradition et les supposés déviants ; de prendre parti pour telle ou telle coterie favorisant nos présupposés idéologiques ; de monter des écuries : « j’appartiens à celle de Jean-Paul II, de Benoît XVI, de François, » comme s’il ne suffisait pas d’être de celle du Christ !! de résister avec la rage du désespoir, quitte à ce que la tranchée devienne un tombeau ; et surtout il n’est pas rare d’entendre s’élever les chants de lamentation sur l’état de ce monde  dévoyé qui n’accumule que des ruines.
Se battre pour savoir s’il faut  reconstruire l’Eglise  sur le modèle conciliaire essoufflé ou sur le schéma rêvé d’une restauration à l’identique est totalement vain. Ce débat n’est qu’un combat de myopes.
On ne fait pas grimper sur la nacelle de la vigie celui qui ne voit pas loin et qui ne distingue pas les faibles lueurs incertaines de l’aube que nous offre ce monde qui est le nôtre et celui de Dieu.
Si cette analyse, certes brossée à gros traits - et à laquelle on peut apporter toutes les nuances que l’on estime nécessaires en fonction des situations particulières, - reflète quelque peu la réalité, alors, n’espérons plus une reconstruction à l’identique, encore moins une rénovation selon les techniques modernes mais jetons les bases d’une régénération ( une re-genèse) totale de l’Eglise.

Comment ?

En libérant la parole et l’Esprit qui habite tous les baptisés. Mais nous ne sommes pas des « gilets jaunes ». Nous avons un passé, un savoir-faire et surtout un « cahier des charges », l’Evangile.
Demandons à notre Pape (par un référendum d’initiative des baptisés ?) d’ouvrir un Concile universel de tous les catholiques en décrétant une sorte d’année blanche durant laquelle, tous les dimanches,  les célébrations, selon des modalités à préciser, débuteraient par une écoute de  ce que nous dit le monde car la première parole de Dieu qui  est offerte aux hommes, chrétiens y compris, est celle du monde créé par Lui.
Par ses découvertes scientifiques sur le vivant et sur l’univers, par ses réseaux de communication qui relient chaque individu au monde entier, par ses flots migratoires qui frappent à nos portes, par ses cultures qui s’entrecroisent pour le meilleur et pour le pire, par la violence qui explose sans guerre ouverte, par ses changements climatiques et par cette exploitation inconsciente de la planète, Dieu nous parle. Mais Il nous parle aussi par tous ceux et celles sans lesquels la vie n’aurait pas de sel. Par le rire ingénu de l’enfant, la confidence de l’adolescent, l’engagement dans une association qui retisse du lien social ; par la vieille amie qui vous parle de son chat, par  le maire qui veut  rendre son tablier, par tout ce qui fait la grande histoire quotidienne des labeurs et des peines, celle sans laquelle l’autre histoire, celle des livres n’existerait pas. Dieu nous parle et le monde est l’écho de sa parole.

Surprises et nouveautés.

Cette parole du monde partagée, pourrait interroger celle des baptisés nourrie par le message évangélique. Et ainsi petit à petit, la confrontation du « texte » des hommes et de celui de Dieu, amènerait les baptisés à inventer une autre façon de vivre en Eglise de Jésus Christ. Et sans attendre les votes définitifs, que tout ce qui pourrait être tenté au nom de la triple responsabilité du baptisé puisse l’être. Il est prêtre dans l’acte de la prière ; il est prophète dans la transmission du message évangélique ; il est roi/serviteur de ses frères dans son engagement pour une société plus humaine. Rien de ce qui fait l’Eglise que nous avons connue ne serait retenu sans être passé au crible de cette refondation radicale et générale.
Cette expérience, organisée par une représentation de tous les baptisés, pourrait avoir pour cadre les diocèses afin d’en faciliter l’expression et l’exploitation. Les conclusions pourraient en être tirées, par la suite, à la fois au niveau des nations mais aussi sur celui d’un continent. Toutes les institutions de l’Eglise seraient soumises à cet exercice y compris les prêtres, les congrégations religieuses, les évêques et le Vatican lui-même.

Si l’ensemble des catholiques consent
-    à contempler le monde avec les yeux du Fils de l’Homme,
-    à lire en parallèle la parole de Dieu,
-    et à  pratiquer une sorte d’endoscopie de nos institutions ecclésiales, alors nous risquons de connaître d’heureuses surprises.

Que nous dit Dieu par le monde qui est le nôtre ?


Que nous dit-il par la Parole des commencements que nous a transmise l’Eglise ?


Que nous faut-il émonder de nos comportements et de nos structures sclérosées ?


Quels sont les germes qu’il  nous faut laisser régénérer par l’Esprit toujours vivant?


Tel pourrait être le programme de cette nouvelle Pentecôte que les guetteurs de l’aube attendent et préparent déjà, en dégageant des ruines la Croix lumineuse, l’autel, la mère et l’Enfant.

 

Jean Casanave