Au cœur d’une vallée, aux confins de la France,un homme tient là seul par sa foi. Au plus près des vies minuscules — les bergers et les bêtes, les paumés et les
vagabonds célestes —, il accueille les histoires murmurées, les hommes en perdition. Les croyants et ceux qui ne croient pas. Parce qu’« on ne peut plus faire comme si
les gens avaient la foi». Pour lui, cela importe peu. Jour et nuit, son portable sonne. Il accourt.
D’une plume taillée à la serpe, Pierre Adrian nous offre un récit éblouissant, à l’écoute des ténèbres et de la désespérance d’une époque.



Le mot de François

 

"Nous avons besoin de chrétiens qui rendent visible aux hommes d’aujourd’hui la miséricorde de Dieu, sa tendresse pour chaque créature. Nous savons tous que la crise de l’humanité contemporaine n’est pas superficielle, elle est profonde. C’est pourquoi la nouvelle évangélisation, alors qu’elle appelle à avoir le courage d’aller à contre-courant, de se débarrasser des idoles pour se convertir à l’unique vrai Dieu, ne peut qu’utiliser le langage de la miséricorde, fait de gestes et d’attitudes avant même que de mots. L’Église au milieu de l’humanité d’aujourd’hui dit : « Venez à Jésus, vous tous qui êtes fatigués et opprimés, et vous trouverez le repos pour vos âmes »"


 

 

 

 

 

Les femmes du sable.

 

L’océan hurlait sa rage houleuse. Un jeune homme n’écoutant que sa témérité et son inconscience marchait jusqu’au bout du rocher et bravait la fureur du Léviathan monstrueux. L’homme mûr, respectant la distance prudente, contemplait, dubitatif,  le spectacle des éléments déchaînés. Il mesurait l’étendue des dégâts de la colère des flots et constatait l’impuissance avérée de la riposte des hommes. Les déchets plastifiés empalés sur les grilles des parapets laissaient supposer la violence des vagues qui avaient frappé la nuit. Et le ressac lancinant répétait : « Ce n’est qu’un début ! Ce n’est qu’un début ! » Le vent montant à l’assaut des pins efflanqués et sifflant dans les branches sonnait l’alerte vers l’intérieur des terres.

 

A quelques rafales de là, j’entrais sous la coque renversée d’une barque-chapelle échouée sur le sable. Dans le clair-obscur du chœur, quelques religieuses, courbées sous leur voile protecteur et le poids des ans, glissaient en silence pour prendre place et chanter l’office divin. Comme chaque  jour, à la même heure, avec les mêmes gestes, indifférentes aux vociférations de leur bruyant voisin, ombres silencieuses, elles entonnaient les psaumes. Par leur calme obstination, elles défiaient sans le savoir les flots en furie qui crachaient leurs insultes à l’espace et au temps. Cette lande de sable inculte, devenue au siècle dernier, par le génie d’un prêtre de Bayonne, le port où accostaient toutes les misères et le filet où s’accrochaient à la charité des sœurs tous les rejets de la houle humaine, leur donnait les raisons de se tenir à la prière. Tout près du sanctuaire, un alignement de petits monticules réguliers parsemés de coquilles blanches, leurs humbles tombes, les appelaient vers le temps définitivement apaisé. Le monde pouvait souffler en tempête, la barque pouvait être renversée, les « Bernardines » et  leurs sœurs jumelles, « Servantes de Marie » étaient insubmersibles.

 

« Où demeures-tu ? » demandaient les disciples à Jésus. A la faveur d’une pause de la grande plainte de la terre et des flots, il devenait clair que les héritières de celles qui avaient fait fleurir le sable, demeuraient déjà, ailleurs, en compagnie de Celui  qui commande à la mer et au vent.

Jean Casanave